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Prologue
Ils remettent ça tous les matins, et ça traduisait bien l’état d’esprit du monde ainsi que celui de ses habitants. Un son perpétuel de tassements, grincements, crissements. Crispant. Le lait qui stagnait sur le rebord de la fenêtre, aménagé de quelques parpaings le long de la caravane, n’en avait plus pour longtemps. Et les céréales un peu trop tendres pour faire preuve de leur achat récent, rendaient un écho plus vraiment comparable, lorsque je les mâchais, au tumulte des marteaux piqueurs, pioches et grues, des ouvriers qui les manipulaient. En bouffant ces chiures de mouches noyées dans une semi fermentation, je me disais que sans doute, d’infinitésimales petites dépressions naissaient en cet instant, entre mes molaires, par un phénomène comparable.
Neuf heure le matin, ma tête et les idées à l’intérieur ne semblaient pas encore en contact les unes entre elles. Je parvenais tout de même à songer, dans un fil de pensée de ceux qui nous embue un peu plus au réveil, aux rassurantes certitudes de la jeunesse. On se vautre dedans, et se noie parfois, préférant croire que le mal provient de trucs invraisemblables. Puis finalement notre petit parachute part en torche face à la dureté du blockhaus de l’existence, et on s’écrase comme la fiente éjectée du rectum, d’un connard de pigeon, qui vient s’écrabouiller sur un monticule de la même substance. Un tas de rêves éclatés. Un tas d’idioties. Un tas de merde.
Un chef de chantier engueulait un autre type. La main soutenant le voile de broderie couvrant le plexiglas, je me marrais. Et l’ouvrier fumasse, sur qui allait-il à son tour passer ses nerfs ?
Ouaip, à neuf ans, on pense certaines choses immuables. On croit que le monde est en perpétuelle expansion, qu’il se perfectionne, qu’il avance d’une croissance positive. Alors pourquoi creusent-ils ces cons là ? Si tu regardes les rues et tout le décor urbain, tu ne peux que constater, qu’on érige des choses qu’on abattra vingt ans plus tard, pour refaire les exactes daubes, qui finiront à leur tour en tas de gravats. C’est comme si dans chaque chiotte de cabinet d’architecte, on pouvait en trouver un autre la bouche ouverte, pour remâcher et recycler les etrons du premier. Je rêve d’un monde où les bâtisseurs ne seraient pas des scatophages essayant de te convaincre qu’ils œuvrent écologiquement. En réalité, je crois que d’une certaine manière, on a tous compris ce qui arrive. Construire ne sers plus à rien, on préfère creuser pour se cacher. On détruit ce qui pourrait rester, une terre brulée ; un peu comme un vieux type qui sentant la mort arriver, prendrait conscience qu’il s’est loupé, pendant toute son existence, puis tenterait, à défaut, de réparer un peu en aplanissant la dimension de ses erreurs. Des fois que quelqu’un viennent lui demander des comptes.
J’avais la gerbe. Depuis le moment où j’avais commencé à ingérer ma tambouille, je sentais mon estomac qui jouait les videurs de boite de nuit, refusant l’accès à son carré VIP. En même temps cela faisait un moment qu’il n’était plus qu’une discothèque de campagne pour paysans consanguins. Mon début de renvoi s’amplifiait de plus, que je venais de m’apercevoir que l’ouvrier de tout à l’heure me matait. Résistant à l’envie d’entrouvrir ma robe de chambre en satin, et de lui montrer un nibard (j’y aurai peut être, tout de meme, gagné une invit’ au self de l’entreprise), je baissais la tête, esquissant un sourire carnassier. Le reste de blancheur émaillé de mes dents, dut l’aveugler, car se retournant il partit faire vibrer son outil hors de ma vue.
Bon, la journée débutait sur un rebut et le rejet, jetant un œil sur l’état de mon antre, ma jolie caravane, prêtée par la municipalité (autour de laquelle, on avait fait dresser une barrière blanche du meilleur gout, comme si celle ci allait constituer un trompe l’œil à la laideur), je me décidais à esquisser ma part quotidienne de ménage. Je crèverais la saleté à défaut de crever.